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Jean-Yves Jouannais / Nathalie Léger
Entretien avec Jean-Yves Jouannais, par Nathalie Léger
La bibliothèque de guerre a été réunie au fil de vos lectures d’enfance, mais aussi d’échanges ou de dons successifs. Pas de plan préalable, pas de rêves d’exhaustivité. Et pourtant… toute bibliothèque a un ordre — même son désordre est un ordre. Comment décrire cette bibliothèque de guerre ?
Elle a été, un temps, ordonnée. Elle obéissait à une règle simple, celle de la chronologie. Je classais les ouvrages par grandes époques historiques : Antiquité grecque, Antiquité romaine, croisades, guerre de Cent Ans, guerres révolutionnaires, Premier Empire, puis guerre de Crimée, ensuite les deux grandes guerres mondiales… C’est une bibliothèque très européanocentrée. Mais il s’y trouve aussi, par accident, un certain nombre de livres consacrés à la guerre de Sécession, à la guerre russo-japonaise, aux deux guerres des Boers, à l’histoire des Trois Royaumes chinois… Et puis cet ensemble a fini par se désunir, notamment parce que beaucoup de ces livres, obtenus au gré d’échanges aléatoires, je ne les avais pas choisis. Il m’est donc apparu que je n’avais pas non plus à prendre en charge leur classement.
Quel serait le premier livre de votre bibliothèque ? Non pas le seul, mais celui qui commencerait cette bibliothèque si elle avait un ordre ?
Il y a eu, successivement, plusieurs « premiers » livres. Je me suis raconté différentes histoires pour me faire accroire que cette encyclopédie n’était pas tout à fait vaine, et selon ces différentes versions, un livre parmi tous s’auréolait, pour un temps, d’un statut biblique, ou plutôt talmudique. Jouirent de cette prééminence temporaire, intérimaire, Un duel d’aigles de Peter Townsend ; L’Enquête d’Hérodote ; De la destruction comme élément de l’histoire naturelle de W. G. Sebald ; Stalingrad, description d’une bataille d’Alexander Kluge. Aujourd’hui, arrivé au terme de cette équipée, j’en suis revenu, sans surprise, au récit qui, s’il n’a jamais été le premier au sens évoqué précédemment, fut néanmoins celui que j’aurais le plus souvent lu et relu au cours de ces années, L’Iliade.
Toute L’Encyclopédie des guerres est donc partie de cette bibliothèque. De loin, c’est assez simple à décrire : une bibliothèque, c’est un mur de livres. Mais de près, au quotidien, comment ça marche, comment l’utilisez-vous ?
L’absence de toute taxinomie dans la bibliothèque de guerre a accentué ma propension à lire également au hasard. Pendant ces années, j’ai pris l’habitude de lire plusieurs textes en même temps. Je lisais un livre « pour de vrai », le découvrais en le parcourant in extenso. Mais au cours de cette lecture, je piochais dans la bibliothèque pour y picorer, à la recherche d’un plaisir stylistique ou d’un vocable précis. Par exemple, pour l’entrée « Phalange », l’une des premières occurrences du mot, dans ma collection, vient du Salammbô de Flaubert. Ensuite, j’ai tenté de le retrouver dans des livres que j’avais déjà lus. Je les ai reparcourus de manière erratique.
Vous avez besoin d’une table toute proche pour y noter les citations que vous relevez ?
Ah oui, important, la table ! Je songe à celle que Victor Hugo fit rehausser par un menuisier afin de pouvoir y écrire sans s’asseoir. Mais dans mon cas, « composant » et non écrivant L’Encyclopédie des guerres, je me tenais plutôt du côté de Félicien Marbœuf. De fait, la question cardinale le concernant n’est pas, pourquoi n’écrivait-il pas, mais comment faisait-il cela, pratiquement, techniquement, ne pas écrire. Et les tables jouaient-elles un rôle dans cette inactivité ? Dressait-il des tables, tablettes, écritoires en vue de les rendre inopérantes, inexploitables pour toute activité d’auteur ? Dans mon cas également, ce serait davantage une table pour ne pas écrire, ou ne pas avoir à écrire vraiment. Je veux dire que j’aurais dû ou pu m’appliquer à écrire un roman ou un recueil de poèmes. À la place de quoi je me suis adonné à relever des citations. Je fus ainsi très sérieusement occupé, sur ces tables, à faire autre chose qu’écrire. Et je dis « sérieusement » parce que c’est de cette manière aussi que j’ai l’habitude de remplir les grilles de mots croisés. Je le fais méticuleusement, de ma plus belle écriture, comme s’il s’agissait des dernières épreuves d’un livre capital qui allaient bientôt partir à l’imprimerie. C’est de cette manière que j’ai souligné, de différentes couleurs, très « sérieusement » au sens scolaire, les citations que je me proposais de copier.
Avril 2024